Musée Rochelais d'Histoire Protestante

   

 

CONCERTS

Les 500 ans de la Réforme en 2017 : le Dodécacorde

La Ville de La Rochelle, labellisée "Cité Européenne de la Réforme" a participé en 2017 aux manifestations organisées autour des 500 ans de la Réforme (1517-2017). De nombreuses manifestations culturelles ont marqué cet évènement dont plusieurs concerts.

Parmi ceux-ci le concert donné au théâtre Verdière à la Coursive le 18 novembre 2017 intitulé LE DODECACORDE par l'ensemble dirigé par Michel Laplénie (ancien ensemble Sagittarius).

Le DODECACORDE est une oeuvre de Claude LEJEUNE (1530 - 1600), compositeur ordinaire du roi Henri IV. Il a demeuré pendant quelques années à La Rochelle et a publié le Dodécacorde chez l'imprimeur rochelais Jérôme Haultin (lire l'article consacré aux imprimeurs rochelais dans la rubrique Histoire.

 

CONFERENCES

 

La fin du bagne en Guyanne

 

Ce qu'il est convenu d'appeler le bagne colonial, avec ses trois catégories distinctes de condamnés[1], a disparu du territoire guyanais à la suite d'un long processus au cours duquel trois types d'acteurs sont intervenus : la presse populaire, l'initiative caritative, l'action politique.

Ces démarches, bien que se manifestant publiquement à des dates différentes, et par des moyens dissemblables, ne peuvent être dissociées. Elles se sont nourries les unes des autres, se sont complétées, se sont imbriquées pour aboutir au retour en métropole des derniers condamnés en cours de peine, en 1953.

Nous pouvons considérer que chacun des courants en jeu dans ce processus a été représenté par un homme : Albert Londres, qui fait paraître un reportage sur le bagne en Août 1923; Charles Péan, qui enquête en Guyane pour l'Armée du Salut, en 1928; Gaston Monnerville, élu député de la Guyane en 1932, qui intervient en milieu parlementaire et gouvernemental.

Albert Londres

 

 

Le reportage de Londres, publié par Le Petit Parisien, provoque une onde de choc en dévoilant au public ce que les responsables du bagne connaissaient depuis toujours: avilissement des condamnés, châtiments internes inhumains bien que légalement prévus tels que la privation de nourriture et de lumière du jour, corruption d'une partie du personnel, sous-alimentation récurrente, impact négatif sur l'image de la Guyane.

Londres termine son reportage par une lettre ouverte au Ministre des Colonies, en charge des bagnes; il demande la fourniture d'une nourriture convenable, de vêtements et chaussures appropriés, le regroupement des condamnés en fonction de la gravité de leurs crimes, un adoucissement des châtiments internes et, surtout, la disparition du doublage avec le rapatriement des libérés aux frais de l'Etat.

Londres, par le poids des mots, a voulu pousser les responsables à la réforme du bagne et à l'évolution de la politique coloniale à l'égard de la Guyane.

Après lui, nombre de journalistes écrivent sur le bagne et, à défaut de faire le voyage de Guyane, relatent les embarquements des condamnés à Saint-Martin en Ré.

Pathos, et amalgame ajoutent leur note à une situation qui demeure tragique dans la réalité des faits.

Des ouvrages paraissent, rédigés par d'anciens condamnés, des médecins, des juristes.

Londres publie son reportage en librairie avant d'en tirer une pièce de théâtre à succès. L'opinion publique est maintenue en éveil par l'ensemble de ces écrits.

Embarrassés, les pouvoir publics promettent hâtivement la fin du bagne; ils créent une commission dont les travaux, en septembre 1925, aboutissent à la signature de sept décrets visant à l'amélioration du bagne et non à sa disparition.

Ces textes n'ont pas eu l'impact profond escompté.

 

Dans ce vaste mouvement, l'Armée du Salut demande à enquêter en Guyane afin de voir si une œuvre de soutien aux condamnés pouvait être mise sur pied localement.

L'Armée du Salut étant d'origine britannique, les autorités françaises semblent avoir retardé l'autorisation.

Elles finissent par l'accorder à la condition que l'officier chargé de cette mission soit français. Charles Péan est désigné; il embarque le 5 juillet 1928.

Charles Péan

Localement, toutes les facilités lui sont faites.

Péan est bouleversé, obsédé, par ce qu'il découvre et qui confirme le reportage de Londres.

A son retour, sur sa pression et avec son concours, l'Armée du Salut entre en campagne pour la suppression du bagne : très nombreuses conférences publiques, publication du rapport de Charles Péan en librairie, préfacé par Pierre Hamp.

Les mots pour dire le bagne évoluent : le misérabilisme, le trait parfois caricatural s'estompent devant l'espoir car l'Armée du Salut annonce sa volonté d'implantation de centres d'aide en Guyane, en attendant la fin maintenant réclamée du bagne.

Comme Londres, l'Armée du Salut sait que rien ne peut se faire sans le politique aussi cherche-t-elle et obtient-elle le soutien de personnalités des mondes juridique et politique. Mais il lui faut attendre l'élection de Gaston Monnerville, en 1932, pour que l'autorisation d'installation en Guyane soit accordée.

Les premiers salutistes partent pour la colonie en juillet 1933.

Un foyer est créé à Saint-Laurent du Maroni et à Cayenne, ainsi qu'un atelier de menuiserie, et une ferme est installée à Montjoly.

Les libérés y sont employés et rémunérés par un système de "bons".

Ces "bons" constituent une épargne leur permettant de financer le voyage de retour.

L'Armée du Salut, dont les membres vivent et travaillent aux côtés des libérés en Guyane, poursuit sa campagne en métropole pour la disparition du bagne.

Ses compétences sont vite reconnues par les pouvoirs publics et Péan devient membre de commissions nationale et internationale sur la prison et le bagne.

Mais le déplacement des débats vers le monde politique, recherché par Londres, accentué par Péan au nom de l'Armée du Salut, prend un tour décisif avec l'élection de Gaston Monnerville.

 

Guyanais, petit-fils d'esclaves, avocat, élu député de la Colonie en 1932, Monnerville est nommé sous-secrétaire d'Etat aux Colonies en 1937.

Monnerville

Dès sa jeunesse, il a milité pour la suppression du bagne.

Elu, il porte son combat au plus haut niveau.

Il s'appuie sur les écrits de Péan, avec qui il est en contact, pour tenter de convaincre les sénateurs, particulièrement rétifs à l'idée de disparition de la relégation.

Il souligne le tort fait à la colonie, devenue "sentine" de la métropole et à la France qui ternit son image sur le plan international.

Par lui, le verbe se fait levier et la question du bagne s'inscrit pleinement dans l'évolution de la politique coloniale française.

Malgré la chute du gouvernement, en mars 1938,  Monnerville obtient la signature d'un décret-loi, le 17 juin 1938, supprimant la transportation.

Le contexte économique et politique du moment a réduit son projet de loi initial à l'ombre de lui-même : la relégation, notamment, n'est pas concernée par le texte final, et 673[2] relégués quittent la France en novembre.

Ce convoi est le dernier en raison de la guerre qui rend incertaines les relations maritimes entre la France et la Guyane.

Dans la colonie, cette situation, qui prive Cayenne d'apport de vivres, ainsi que la mise en œuvre de l'idéologie de Vichy, aboutit à une aggravation du sort des condamnés et à une forte hausse des décès, en particulier chez les relégués.

Les Etats-Unis pallient le défaut de ravitaillement de la Guyane.

Par ce biais, notre allié fait pression sur la Colonie qui est la dernière à rallier la France Libre, en mars 1943.

Les difficultés de la guerre, les tensions politiques entre les USA et le Gouvernement d'Alger, jointes à la volonté politique américaine, exprimée de longue date, de faire disparaître toutes traces de colonialisme du continent américain, font plier les responsables français qui avaient envisagé initialement de déporter en Guyane "les collabos" : le 4 mai 1944, le Colonel Sainz, un médecin, est chargé par note secrète d'Alger de liquider le bagne.

Sainz contacte aussitôt Monnerville et Péan.

Ce dernier est alors chargé officiellement d'organiser le retour des anciens condamnés.

Toute l'intendance des retours, dans une période de graves pénuries, a été prise en charge par l'Armée du Salut, secourue elle-même par son homologue américaine qui fournit en particulier des vêtements pour les rapatriés.

En dépit de ces mesures annoncées, la campagne de presse américaine se poursuit, assimilant le bagne aux camps de la mort dont le monde effaré vient de découvrir  l'existence. Malgré les protestations de Sainz, qui s'indigne à juste titre de la comparaison, des journalistes américains sont invités en Guyane tandis que notre service diplomatique, à New York, distribue une documentation explicite confirmant la disparition programmée du bagne.

Le poids des mots reste à l'œuvre dans cette fin de bagne devenue enjeu de politique internationale.

Les rapatriements de libérés commencent en 1946, alors que la Guyane devient département français.

Le retour des hommes en cours de peine, en 1953, est le seul à ne pas être pris en charge par l'Armée du Salut.

Restent en Guyane les malades (les lépreux en particulier) et les hommes ayant choisi de finir leur vie dans la colonie.

 

Danielle DONET - VINCENT,

docteur en histoire,

spécialiste du bagne colonial.

 


[1] Déportés: condamnés politiques; transportés: droit commun condamnés à la peine des travaux forcés, à temps ou à vie, astreints à résidence, à temps ou à vie, une fois leur peine effectuée — ce qui constituait le doublage—; relégués: multirécidivistes envoyés à vie en territoire colonial.

[2] Chiffre cité par Jean-Lucien Sanchez: A perpétuité, Paris, Vendémiaire, 2013.

Mis à jour (Mardi, 04 Octobre 2016 08:00)